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Hagondange - Maizières-lès-Metz

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Méditation




Dès l'aube de l'humanité : la violence, et Dieu s'en mêle Genèse 4,1-26

Voici donc relaté le premier meurtre de l'humanité, la première entrée en scène de la violence, le premier péché qui pénètre dans l'histoire humaine par l'intermédiaire d'un Caïn profondément ambigu, un meurtrier banni de Dieu, mais aussi protégé de Dieu. Le mot "péché" apparaît ici pour la première fois dans la Bible, il est absent du récit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, ... pourtant appelé "récit du péché originel".

Notre récit des origines a fait coulé beaucoup d'encre dans la littérature française et il est intéressant de voir comment la figure de Caïn y est présentée. Au Moyen âge Caïn est diabolisé, chargé de toutes les culpabilités, réduit à son visage de meurtrier frustre, opposé à Abel qui est la figure même de la victime juste et innocente ; il est assimilé à Satan chez Balzac, et dans un roman de Michel Tournier au 20ème siècle, il est décrit comme le symbole du bourreau persécuteur (nazis).

Mais d'autres écrivains à la Renaissance ou au 19ème siècle romantique, ont voulu le réhabiliter et prendre sa défense parce qu'à leurs yeux, Caïn a subi une injustice de la part d'un Dieu perçu comme tyrannique, un Dieu que Gérard de Nerval va jusqu'à accuser d'être responsable de la révolte de Caïn, et donc d'être à l'origine de son destin tragique. Des écrivains comme Bernanos ou Dostoïesvki, proposent une troisième voie possible pour comprendre cette histoire : Caïn et Abel, c'est le combat incessant que se livrent le bien et le mal à l'intérieur de chaque personne humaine.

Cette histoire biblique n'est donc pas simple, d'autant plus qu'elle comporte beaucoup de trous, de non-dits, d'imprécisions, d'obscurités, de double sens, autant de difficulés qui rendent sa traduction délicate. Il y a des changements illogiques de pronoms personnels (on passe sans raison du singulier au pluriel) ; il y a aussi des questions sans réponse, par exemple, qui aurait bien pu tuer Caïn puisqu'il restait le seul homme au monde avec Adam ? Certains passages sont très obscurs (versets 23 à 25). L'histoire ne dit pas non plus comment les deux frères se sont rendu compte de la réponse divine à leur offrande.

Quoiqu'il en soit, ce récit fondateur montre que dès l'origine, la violence s'inscrit dans notre condition humaine, elle lui est liée de manière indissociable, et Dieu a partie prenante dans nos histoire de violence, il y est mêlé.

L'une des grandes questions est de savoir pourquoi Dieu traite différemment les deux offrandes, pourquoi il détourne son regard de l'offrande de Caïn. Le sacrifice de ce dernier était-il de moindre qualité ? Abel était-il son chouchou ? Dieu préférait-t-il la viande aux légumes ? Les hommes nomades aux hommes sédentaires ? Caïn avait-il commis une erreur rituelle ? Des théologiens, des biblistes, des psychanalystes ont tenté de répondre à cette question mais trop souvent dans leurs propositions de réponses, Caïn est toujours le méchant, trop comme ceci, pas assez comme cela.

Pourtant à aucun moment le texte ne dit qu'au début, il y a de la part de Dieu condamnation, refus ou rejet envers celui dont il n'a pas regardé l'offrande. Quand des versions traduisent : "Dieu n'accueille pas favorablement l'offrande de Caïn...", c'est un rajout, déjà de l'ordre de l'interprétation. Au contraire, on note que dans le récit, Dieu parle longuement et à plusieurs reprises à Caïn, pour l'exhorter, l'encourager et le soutenir ; même après le fratricide, il s'adresse à lui.

Il faut bien l'accepter, l'épineuse question du pourquoi demeure sans réponse. Dieu reste souverain, libre et insaisissable, il n'a pas à se justifier. Et peut-être sommes-nous là en présence d'une expérience ordinaire que tout être humain doit faire dans sa vie, l'expérience difficile de la différence et de l'inégalité. La vie n'est pas juste, et des disparités inexplicables sont partout (on ne parle pas ici des inégalités sociales). Caïn représente l'humain confronté à quelque chose qui le lèse, qui lui fait du tort, qui lui fait de la peine, quelque chose d'imprévisible, d'inexplicable, d'illogique, qui le dépasse, qui est au-deà de l'humain et contre quoi il ne peut rien. Comme Job et son malheur, et comme les amis de Job qui cherchent bien maladroitement une explication rassurante et un tant soit peu logique au malheur.

Mais Caïn ne parvient pas accepter l'inégalité et alors il laisse libre cours à sa violence. Au verset 8 il y a une chose très intéressante. Dieu vient d'encourager Caïn à prendre le dessus et à dompter sa violence comme on dompterait un animal. Et au verset 8 il est littéralement écrit : "Caïn dit à son frère Abel...", et le texte ne donne pas la suite, il n'indique pas le contenu des paroles prononcées, comme s'il y avait là une rupture dans la relation entre les deux frères, comme si Caïn n'était pas parvenu à parler avec son frère. Nos traductions en général ne marquent pas cela, certaines d'entre elles complètent même le texte par "allons au champ", mais c'est une invention. On peut imaginer qu'avec cette rupture dans la narration, l'auteur a voulu montrer que les actes violents commencent là où s'arrête la parole, là où la communication et le dialogue ne sont plus possibles.

La réponse de Caïn à Dieu, "suis-je le gardien de mon frère ?", est souvent comprise comme une réponse ironique, désinvolte ou cynique, on aime bien cliver, trier les choses pour les rendre simples, d'un côté le bon et de l'autre, le mauvais. Mais cette réponse de Caïn, n'est-elle pas plutôt un cri désespéré, un cri qui exprime un vrai désarroi, le cri de quelqu'un qui ne sait pas comment affronter l'irruption de la violence et la spirale qu'il vient de créer ?

Dieu en tout cas continue à entretenir avec Caïn une relation profonde et il revisite son jugement pour protéger le meurtrier. Ici dans ce récit des origines, avec le signe mystérieux qu'il place sur Caïn pour le protéger, Dieu n'appelle pas à la vengeance, il la condamne même. Caïn n'est pas innocenté pour autant, il n'est pas blanchi du meurtre commis, sa vie désormais séparée de Dieu et du sol sera difficile. Mais il n'est pas non plus destiné à être la victime. Dieu se préoccupe de son sort et il lui donne de nouvelles chances pour redémarrer autre chose, et ça, c'est extraordinaire.

Du coup Caïn n'est pas l'être tourmenté par son passé et rongé par le remords que nous décrit Victor Hugo dans "la Légende des siècles". Son avenir est loin d'être barré puisque selon le récit biblique, il s'installe dans le pays imaginaire de Nod (jeu de mots avec "errer"), il fonde la première ville et devient père de famille, à l'origine de sept générations. Ses descendants inventeront la musique, la métallurgie, la technique. Ainsi, la civilisation, la culture, le progrès sont étroitement rattachées à Caïn, reliés au premier acte de violence.

Le récit du Jardin d'Eden qui précédait, nous avait enseigné que l'homme et la femme sont devenus à jamais libres et responsables en quittant le Jardin. Ce récit fondateur de Caïn et Abel, nous apprend que la violence fait partie intégrante de notre condition humaine, même si parfois nous avons plutôt envie de la nier ou de la camoufler. "Vie, violence, ça va de pair, les deux se balancent", chantait Claude Nougaro.

Et puisque Dieu ne repousse aucun domaine de notre vie, il vient aussi s'en mêler. Il nous donne des pistes pour nous aider à gérer la violence, pour éviter qu'elle ne s'aggrave, qu'elle ne déborde et que nous y succombions. En tout cas, il nous laisse la résponsabillité de cette gestion (verset 7 : Si tu agis bien, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n'agis pas bien, le péché est tapi à ta porte, et son désir se porte vers toi à toi de le dominer !). Ce texte nous aide à comprendre que la violence peut être une énergie dévastratrice, ou bien une force créatrice quand elle est bien gérée, canalisée et transformée en quelque chose de positif.
Amen
Claudine Wendenbaum Prédications Prédications 2014
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