Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz


Méditation




Vis sous le régime de la grâce Qohéleth 11-1-6

Quelques explications sur le nom de ce livre biblique : le mot hébreu Qohélet apparaît au premier verset du premier chapitre, présenté comme le nom de l'auteur du livre. La septante (=la plus ancienne de toutes les versions grecques de la Bible hébraïque) l'a traduit par ekklèsiastès qui signifie communément "celui ou celle qui rassemble ou qui enseigne", d'où la transcription française, l'Ecclesiaste. À ne pas confondre avec le livre apocryphe appelé l'Ecclésiastique qui ne figure pas dans les Bibles de traduction protestante. Qohéleth correspond plutôt à un titre qu'au nom d'une personne (par deux fois le nom est précédé d'un article, donc "le Qohéleth")

Présentation du livre biblique Ce livre de Qohéleth est classé parmi les textes bibliques de la sagesse, avec le livre de Job et celui des Proverbes. Il fait tout particulièrement appel à la réflexion personnelle du lecteur et se caractérise par une incontestable lucidité sur la condition humaine. Le texte est entièrement traversé par la question du sens de la vie : Que vaut la vie, se demande l'auteur ? On y trouve une suite de constats polémiques faits par Qohéleth qui dénonce toutes les recettes du bonheur qui nous asservissent. Même la religion est contestée quand elle est trop souvent un marchandage entre Dieu et les êtres humains. Qohéleth est donc incrédule sur tout, sur les valeurs, les doctrines, les idoles, la morale, la Sagesse traditionnelle, la famille même, les possessions de toutes sortes, tous ces hochets sécurisants sur lesquels nous fondons notre vie . Il est incrédule sur tout, sauf sur Dieu. Dieu qu'il n'appelle jamais par le traditionnel nom de Yahvé, peut-être pour ne pas s'enfermer dans une théologie unique (tendance universaliste). Il y a 40 évocations de la Divinité dans ce livre si étrange.
Sa construction est très soignée même si elle semble plutôt compliquée et atypique. Ce livre biblique décapant est plus du "vitriol" que du "petit lait" (Alphonse Maillot).

Lecture
11:1 Jette ton pain sur l'eau, (à la face des eaux)
car avec le temps tu le retrouveras ;
11:2 donne une part à sept, et même à huit,
car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre.
11:3 Quand les nuages sont remplis de pluie,
ils la déversent sur la terre ;
si un arbre tombe, vers le sud ou vers le nord,
c'est au lieu où l'arbre est tombé qu'il restera.
11:4 Qui observe le vent ne sème pas;
qui regarde les nuages ne moissonne pas.
11:5 De même que tu ne sais pas comment le souffle ou les os se forment dans le ventre de la femme enceinte, de même tu ne connais pas l'œuvre de Dieu qui fait tout.
11:6 Dès le matin sème ta semence,
le soir ne repose pas ta main ;
car tu ne sais pas ce qui réussira, ceci ou cela,
ou si l'un comme l'autre sont également bons.
Traduction NBS

Qohéleth est loin d'être découragé et désabusé par la réflexion qu'il a menée sur la vie humaine. Il nous appelle à traverser courageusement l'absurdité de l'histoire humaine et constamment il nous lance un appel au bonheur et à l'espérance lucide.

Jette ton pain à la face des eaux ...
Il s'agit ici d'un appel à l'insouciance et à la confiance, appel qui rejoint l'exhortation du Jésus de Matthieu (ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez et de ce que vous boirez, Mt 6,25). Qohéleth, nous invite à ne pas nous inquiéter de l'avenir car cela n'ajoutera pas une semaine à la durée de notre existence. C'est aussi un appel à placer en Dieu sa confiance pour l'avenir parce que l'avenir est à Dieu et à Dieu seul. Jeter son pain à la face des eaux, peut-être est-ce aussi là un fabuleux geste de lâcher prise.

Qohéleth nous conseille donc de faire cette chose en apparence si stupide et si improductive, "gaspiller" notre pain, distribuer sans calculer et sans nous demander comment cela nous reviendra, quand cela nous reviendra, ni même, si cela nous reviendra. Ce n'est pas du cynisme. Car le meilleur moyen de retrouver son bien, c'est de le risquer, c'est de le perdre volontairement. Et je pense là à la parabole dite du gérant malhonnête, gérant accusé de gestion frauduleuse et dont pourtant le maître fera l'éloge parce qu'il s'est fait des amis en dilapidant de l'argent.

Je pense aussi à la parabole des talents, à ce serviteur qui avait enterré son talent par peur de le perdre ; il connaît les ténèbres du dehors justement à cause de cette prudence sécurisante et paralysante. Cela fait écho aussi avec cette petite veuve qui sans réserve ni calcul donne, jette son "presque rien" pour le Temple, D'une certaine manière, pour garder, nous dit Qohéleth, il faut savoir perdre, c'est ce que nous raconte aussi le récit de la manne, cette nourriture qui tombait du ciel pour nourrir le peuple au désert, mais dont on ne pouvait pas faire de réserve, sous peine de voir la nourriture pourrir.

Le poète Aragon ne dit rien d'autre avec ces vers très connus mis en chanson par G. Brassens : Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse, ni son cœur. Et quand il croit ouvrir ses bras, son ombre est celle d'une croix. Et quand il croit serrer son bonheur, il le broie.

Ainsi le seul moyen de se garantir un avenir, c'est de ne pas chercher à le garantir soi-même.

Au verset 2, ("Donne une part à sept, et même à huit"), Qohéleth souligne que le meilleur "gaspillage", c'est le partage. On note aussi que le don a besoin d'un long délai pour revenir à nous et pour porter ses fruits : Jette ton pain à la face des eaux car avec le temps tu le retrouveras.

Avec le verset 4 (Qui observe le vent ne sème pas ; qui regarde les nuages ne moissonne pas.), Qohéleth s'en prend à ceux qui veulent tout prévoir, tout garantir, connaître toutes les conditions et les conséquences, posséder toutes les données du problème. Ceux-là nous dit-il, ne feront rien du tout et n'auront pas d'avenir. Avant de se lancer dans l'aventure, ils veulent gagner à coup sûr, et alors ils sont sûrs de perdre à tous les coups. Peut-être pouvons-nous entendre là une leçon pour notre vie en Église.

Ainsi Qohéleth apporte une réponse bien singulière à toutes ces questions profondément humaines, "pourquoi la vie" "à quoi ça sert", "à quoi bon". Il nous incite à semer, faucher, récolter, œuvrer, travailler sans nous préoccuper de disposer de toutes les garanties. D'ailleurs dans ce monde moderne où toutes sortes de sécurités et d'assurances recouvrent notre vie, l'angoisse humaine ne s'en trouve pas spécialement diminuée.

Selon Qohéleth dans cette manière de porter la vie, il y a quelque chose de la présence divine. C'est ainsi qu'il comprend les choses : la vie est là pour être vécue parce que Dieu nous l'a lancée, pour rien, gratuitement, sans raison ni justification.

Alain Houziaux : "Oui, l'univers tout entier, le monde et les étoiles, et notre existence aussi, sont du pain de vie et de lumière jeté à la face des eaux, du temps et du mystère. Oui, au-dessus de toutes choses et de toutes vies, au-dessus des astres et des merveilles, au-dessus de chacun d'entre nous, il y a le ciel d'une générosité gratuite jetée à la volée. Il y a le ciel qui lance son pain, et le pain de la vie, à la face des eaux du monde. Chaque jour, rendons-lui grâce, à ce Ciel. Rendons-lui gloire. Nous aussi, à notre manière, à notre mesure, à notre faiblesse, jetons notre pain à la face des eaux. Oui, essayons encore, aujourd'hui encore, semons notre semence. Et ce soir, ne laissons pas reposer notre main. Car c'est ainsi que nous rejoignons l'éternité, la grâce et la lumière."
Claudine Wendenbaum Prédications Prédications 2013
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