Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Prédications



Une étonnante leçon de liberté   Matthieu 22,15-21

"Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu."

La sentence est tombée de la bouche de Jésus, claire, tranchante, catégorique. C'est la sentence d'un Rabbi qui ne prend pas de gants et qui ne fait pas de courbettes à ceux qui sont venu lui tendre un piège. Cette parole de Jésus prononcée vers l'an 30 est sans doute l'une des connues et des plus citées. On l'a souvent utilisée à tort et à travers pour justifier tout et son contraire, en la réduisant à une simple leçon sur les rapports politico-religieux.

Elle a été utilisée par exemple par l'État pour exiger de la part des religions, plus de réserve dans les affaires relevant de la politique. Elle a été invoquée pour séparer nettement en deux, les zones d'influence du monde, d'un côté Dieu, et puis de l'autre, tous les César ; d'un côté le spirituel et puis de l'autre, le temporel.

Mais les choses ne sont pas aussi simples que ça et Dieu ne s'intéresse pas seulement au spirituel. C'est en tout cas ce que semblent nous dire les paroles que nous avons lues chez Ésaïe, le prophète Ésaïe qui prend un malin plaisir à souligner que le roi Cyrus, grand conquérant païen comme César, est aussi un élu de Dieu mis au service du plan divin. La célèbre parole de Jésus n'a de sens que dans le contexte global de notre passage du jour, passage que je vous propose donc de regarder très attentivement.

Depuis les épisodes précédents, les conflits avec les chefs du peuple ne cessent de s'accentuer et la tension monte de plus en plus. À cause de sa liberté totale de parole, Jésus exaspère les dignitaires religieux juifs, et comme ceux-ci ne peuvent pas l'arrêter publiquement, alors ils cherchent la faille. Les trois évangélistes relatant cet épisode donnent le ton général dès le début en nous dévoilant la volonté des opposants de Jésus : Luc dit qu'ils cherchent à le surprendre, Marc qu'ils veulent le prendre au piège en parole, et Matthieu, qu'ils veulent le prendre au filet. C'est dire combien la volonté de nuire est forte.

Le traquenard tendu à Jésus est organisé par deux groupes de personnes qui d'ordinaire ne s'apprécient guère, car leur mésentente est très profonde. D'un côté les Hérodiens, ces partisans du pouvoir romain qui sont ouvertement favorables à la collaboration, favorables aux nombreuses concessions accordées à l'occupant.

Et puis de l'autre, les pharisiens, très scrupuleux dans l'observance de la loi de Moïse, les pharisiens qui refusent toute compromission avec la puissance occupante et qui espèrent une libération totale de leur pays avec le rétablissement de la royauté davidique. Pour ces pharisiens, la monnaie romaine avec laquelle il fallait payer cet impôt, était une abomination car elle portait l'effigie de l'empereur qui il ne faut pas l'oublier, se prétendait être divin. Mais ce jour-là, les deux groupes ennemis font coalisation, hypocritement et la bouche en cœur, pour trouver des motifs d'accusation à l'égard de ce Rabbi tellement gênant.

Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? Autrement dit, Dieu le permet-il ?

Dans ces temps de domination romaine, il y avait pour les Juifs beaucoup d'impôts à payer tels que les péages, les douanes, les taxes sur les successions et sur les ventes. Mais le tribut dont il est question ici était spécial, il était perçu par le peuple juif comme la marque par excellence de la soumission à la nation païenne. Tous, sauf les enfants et les vieillards, avaient obligation de le verser à l'empereur. Et pour les Juifs, cette domination païenne sur le peuple de Dieu était un véritable sujet d'angoisse sans cesse renouvelé. Car la Loi de Dieu ne disait rien de précis sur la juste attitude à avoir, puisque bien évidemment elle n'avait pas prévu l'occupation romaine. Les rabbins, chargés de légiférer sur les mille cas de conscience posés par la vie quotidienne, débattaient donc ardemment entre eux pour savoir si l'on pouvait échapper ou non à cette obligation du tribut.

Vous voyez que la question qui se pose ici est très brûlante, elle apparaît dans l'atmosphère exaltée de la Judée, là où la religion gouvernait tout et imprégnait toute la vie, là où une simple parole maladroite pouvait mettre le feu aux poudres, suffisant à provoquer la colère des foules ou l'intervention de la police romaine. De plus, la scène se passe vraisemblablement sur l'esplanade du Temple où de nombreuses foules sont rassemblées. Et il faut bien se rappeler que c'est un Temple où toute image du vivant, toute effigie est interdite par la loi de Moïse, parce que les images peuvent toujours devenir des idoles.

Quelle que soit la réponse que donnera Jésus donc, ce dernier court de gros risques ! S'il dit "Oui il faut payer", alors il comble d'aise les Hérodiens mais il se met à dos les pharisiens qui auraient une bonne raison de l'arrêter et de le traduire devant le sanhédrin. Il perdrait aussi sa popularité et sa crédibilité auprès du peuple qui espérait en un Messie souverain indépendant et libérateur. S'il dit "non il ne faut pas payer l'impôt", alors il risque d'être accusé de trouble à l'ordre public et les Hérodiens s'empresseront de le dénoncer aux autorités romaines. Ainsi le piège est bien verrouillé et quoi que Jésus dise, il risque à tous les coups l'arrestation et la condamnation.

Jésus n'est pas dupe, il sait très bien à quoi s'en tenir sur ses adversaires et il s'en sort d'une manière remarquablement clairvoyante et adroite, en refusant d'entrer dans la problématique du permis et de l'interdit. Il va retourner la ruse contre ses opposants et les placer face à eux-mêmes, face à leurs responsabilités d'hommes.

Innocemment, il leur demande d'abord de lui montrer la pièce avec laquelle on paie le tribut ; et quand sans se méfier, ses opposants tirent de leur poche la fameuse pièce, alors là tout bascule. Car Jésus donne ainsi à comprendre que lui, qui est mis en question, lui il n'a pas en sa possession ce denier romain et donc, il ne connaît pas cet argent tellement détesté et contesté. Tandis que eux, ils se promènent avec cette monnaie dans leur poche de poitrine, sur leur cœur donc, à côté des versets de la Torah qui affirment pourtant qu'il n'y a pas d'autre Dieu que Yahvé.

C'est dans leurs poches qu'ils ont la réponse à la question qu'ils ont posée à Jésus et voici révélé aux yeux de tous, d'une manière éclatante, leurs choix et leurs contradictions. Ils nient César, mais ils le portent sur leur cœur, jusque dans l'enceinte du Temple. Ils s'arrangent avec l'occupant depuis bien longtemps, tout en prétendant qu'il vaudrait mieux ne pas le faire !

Ensuite Jésus, qui désormais dirige lui-même cette conversation, poursuit sa démonstration en les invitant à lire l'inscription qui figure sur cette monnaie. Ils se laissent piéger encore un peu plus car ils sont ainsi amenés à prononcer le nom de l'empereur divin, le nom qui pour les Juifs rend cette pièce si scandaleuse et si insupportable avec ses relents idolâtres. Alors éclate l'inconséquence totale de ces donneurs de leçon qui vivent et négocient avec de l'argent dont ils connaissent parfaitement l'origine et le propriétaire réel.

Jésus ne leur reproche pas leurs petits accommodements, tout le monde sait bien qu'il faut payer l'impôt et contribuer ainsi aux services que l'État offre à ses citoyens, services qui sont bien utiles et dont tout le monde profite. Ce n'est pas forcément de la servile collaboration. Mais ce que Jésus reproche à ces hommes en recherche de pureté et de perfection, ce sont leurs incohérences quand ils prétendent ne pas se compromettre avec l'occupant. Jésus les pousse simplement à reconnaître publiquement leur pratique et leur complicité avec l'économie de l'empereur romain. Il leur dit en substance : Si vous portez sur vous une telle monnaie, utilisez-la pour ce à quoi elle est destinée et soyez clairs et cohérents avec vous-mêmes."

"Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu !"

Notez bien que cette sentence se situe bien loin du simple "oui" ou "non" et qu'elle ne répond absolument pas à la question de départ. Jésus ne prend pas position sur la validité ou la non validité de l'impôt et il n'oppose même pas le règne de César à celui de Dieu. Jésus semble simplement leur dire de manière très ironique : "Jusqu'ici vous n'avez pas fait de drame ni de dilemme entre Dieu et César, alors pourquoi voudriez-vous que moi j'en fasse un ?"

Mais de manière inattendue, la réponse de Jésus rajoute un nouvel acteur dans l'histoire et élargit la problématique : là où Jésus est interrogé sur l'attitude qu'il convient d'avoir vis-à-vis de César, il fait intervenir Dieu, qui n'était pas encore nommé explicitement. Et par sa réponse, il refuse d'entrer dans ces oppositions binaires du type pour ou contre cela. Il répond en renvoyant chacun à sa préoccupation première et en interpellant chacun sur la question de son existence devant Dieu.

L'alternative de départ "ou bien Dieu, ou bien César" est une fausse alternative, car elle met Dieu et César sur un plan d'égalité. Et c'est cela que Jésus déjoue et conteste en affirmant qu'il n'y a aucune commune mesure entre Dieu et César : à l'un il convient simplement de rendre la monnaie qui lui appartient, à l'autre il faut rendre la gloire et le culte qu'Il est le seul à pouvoir réclamer de nous.

Cette parole de Jésus frappe au cœur tous les pouvoirs, qu'ils soient politiques comme les impérialismes totalitaires ou bien religieux comme les théocraties. En affirmant "rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", Jésus affirme que César n'est pas un dieu car aucun César ne déterminera jamais le sens ultime de notre existence. Et Dieu n'est pas un César car il n'est pas une puissance qui s'impose à la manière de César.

Autrement dit, on ne peut pas rendre un culte à un César qui se dresse comme un dieu accaparant la divinité, nous serions alors exposés à l'idolâtrie. Et on ne peut pas non plus rendre un culte en vérité à un Dieu qui serait à l'image d'un César. Les affaires politiques ne sont pas négligeables, sans intérêt ou sans épaisseur, elles sont même tout à fait respectables et nécessaires, mais elles ne peuvent pas entrer en concurrence avec la divinité de Dieu, elles ne peuvent pas prétendre détenir une autorité suprême et nous imposer de donner à César ce qui n'appartient qu'à Dieu.

Ainsi, cette sentence tranchante de Jésus désacralise tous les pouvoirs humains. Dieu seul est Dieu. Dieu seul règne au-dessus de toutes choses. À Dieu seul la gloire, disent aussi les protestants. Cette question est encore d'actualité pour nous aujourd'hui, parce que nous ne voyons pas toujours les idoles qui peuplent nos existences quotidiennes, elles sont devenues ... monnaie courante.

Jésus nous invite à la lucidité, il nous renvoie tous à notre propre capacité de discernement afin de départager ce qui revient à Dieu et ce qui revient aux César de ce monde. Et en maître spirituel de son temps, il nous invite à nous soumettre au véritable Seigneur de l'univers et à ne pas être dupes des fausses prétentions du politicien du moment qui se présente comme l'homme providentiel. Il nous met en garde pour que nous n'attendions pas des César de ce monde, qu'ils s'occupent de notre salut, en nous imaginantt qu'ils possèdent des pouvoirs autres que des pouvoirs humains. C'est la fidélité à Dieu qui nous permettra de donner une limite à notre soumission aux pouvoirs de ce monde. C'est la fidélité à Dieu qui nous permettra de décider quel comportement est compatible avec notre foi et quel comportement met en danger notre rapport à Dieu.

La vraie question pour Jésus c'est de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c'est de reconnaître les droits de Dieu sur ma vie en lui rendant l'honneur, la gloire et la louange qui lui sont dus. Nous sommes créés par Dieu à son image et nous avons une valeur inestimable pour Lui, voilà quelle est notre vraie et unique grandeur. Jésus nous exhorte à reconnaître cette marque, afin que nous ne nous coupions pas de la vraie vie. Il nous appelle inlassablement à nous tourner vers Celui qui a mis son image en nous, il nous appelle à placer notre confiance en Dieu qui nous donne la liberté de répondre à son appel, d'avancer debout, avec courage en servant le prochain et la dignité du prochain.
Amen !

Claudine Wendenbaum Prédications Prédications 2014
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