Paroisse Réformée de
Hagondange - Maizières-lès-Metz



Méditation




Le Messie au cœur de nos vies, Luc 9,18-24

Ce récit s'inscrit dans la problématique sur l'identité de Jésus, et plus largement dans une révélation progressive de cette identité. Chez Luc au chapitre 4, c'est dans la synagogue à Nazareth que se pose la question pour la première fois : "n'est-ce pas là le fils de Joseph ?", se demandent les gens. Puis au chapitre 5, ce sont les scribes et les pharisiens qui demandent, sur un ton polémique après la guérison du paralytique : "Qui est-il, celui-ci, qui dit des blasphèmes ?" Plus loin au chapitre 7, les invités au repas de Simon reprennent la question : "qui est celui qui va jusqu'à pardonner les péchés ? "Ensuite au chapitre 8, c'est au tour des disciples de demander au beau milieu du danger de la tempête : "Qui est-il donc celui-ci, qu'il commande même aux vents et aux flots ? "La question sera reprise par Hérode au chapitre 9, Hérode qui s'interroge au sujet de l'activité de Jésus : "Qui est celui-ci au sujet duquel j'entends de telles choses ?" Et au chapitre 20, elle résonnera une ultime fois dans la bouche des grands prêtres, des scribes et des anciens : "Qui t'a donné cette autorité ?"

Cette question fondamentale de l'identité de Jésus traverse tout l'Évangile. Elle agitera aussi les premières communautés chrétiennes (Jésus est-il seulement un homme, est-il le visage de Dieu pour le monde, est-il Dieu...). Encore aujourd'hui, cette question n'est pas toujours clôturée pour nous. Voyons comment elle se pose dans ce texte.

Ce texte recèle une grande intensité relationnelle. Jésus, avec beaucoup de finesse, y invite ses disciples à s'engager de plus en plus loin sur le chemin des révélations et de l'implication personnelle.

Première étape, les lieux communs d'une parole collective, avec cette question assez surprenante de la part de Jésus aux disciples : "au dire des foules, qui suis-je  " On peut se demander là à quoi rime cette enquête d'opinion. Jésus s'intéresserait-il donc au qu'en-dira-t-on et à la rumeur ? Et une foule, peut-elle vraiment parler en terme de vérité et produire une parole personnelle ? De toute façon, tout et n'importe quoi peut se dire à propos du Galiléen. La diversité des réponses données en témoigne. On note que Jésus n'apporte d'ailleurs aucun commentaire aux divers propos rapportés.

Deuxième étape, le passage vers une parole plus personnelle. Plus que l'opinion des hommes dans les foules, c'est l'opinion des disciples qui intéresse Jésus. Et ici, le dialogue change de dimension. En posant sa deuxième question, "Et pour vous, qui suis-je", Jésus invite les disciples à passer du "on" au "je". Il les invite à s'impliquer et à s'engager en devenant sujet de leur propre parole.

Pierre répond tu es "le Christ de Dieu", c'est la première fois que Luc place ce titre dans son évangile. Et on ne sait pas très bien ce que Pierre met derrière ce titre. Probablement s'agit-il là de la figure eschatologique davidique, ce messie royal dont on pensait qu'il allait venir pour délivrer son peuple de l'oppression, expulser les Romains et établir un royaume terrestre puissant. C'est en tout cas ce que l'on peut déduire de la version des deux autres évangiles synoptiques qui eux, en relatant cette même scène, racontent que quand Jésus annonce sa passion, Pierre a une réaction négative violente (non pas toi Seigneur, tu ne peux pas être mis à mort par les hommes).

Cela laisse entendre que Pierre n'a pas du tout compris de quelle messianité il s'agit, il ne peut pas entendre (accepter) que la messianité de Jésus implique un passage par la souffrance et la mort. Plus loin et à plusieurs reprises dans son évangile, Luc montrera combien il est difficile aux disciples de comprendre les paroles de Jésus et la portée de ce qu'il annonce, même jusqu'à la fin. (chap 18 : "Mais eux n'y comprirent rien. Cette parole leur demeurait cachée et ils ne savaient pas ce que Jésus voulait dire.")

On est donc dans un "entre deux" : Pierre (porte-parole des disciples) avance bien une parole singulière, personnelle, mais le contenu pourtant lui échappe. Il ne comprend pas véritablement les conséquences de ce qu'il affirme, le sens de ce qu'il dit. Il s'en rendra compte douloureusement avec ses trois reniements à la Croix. Ainsi, on peut avancer les plus belles affirmations sur Jésus, et rester cependant dans l'incompréhension et l'erreur. En savoir beaucoup sur lui, n'empêche pas la méprise totale.

On ne sait pas si les paroles de Jésus qui suivent sont prononcées dans la foulée du dialogue avec les disciples. Peut-être pas, puisque Jésus semble changer d'interlocuteur (il prie d'abord avec ses disciples et dialogue avec eux, raconte Luc ; puis, "il dit à tous"). Marc à ce moment-là du récit écrit que Jésus convoque la foule. Mais Luc lui, passe d'une scène à l'autre sans transition, et on peut donc entendre ce passage comme une troisième étape de notre récit.
Dans cette troisième étape, le dialogue se poursuit en abordant la manière de suivre Jésus, comme si la suivance du disciple et l'identité du Christ était deux choses intimement liées. Proclamer et suivre Jésus, cela a des répercussions existentielles très profondes et cela bouleverse notre identité. Il s'est produit ici un glissement subtil : Commencé par une interpellation d'ordre général sur l'identité de Jésus, le récit se termine sur des révélations complexes concernant l'identité des suiveurs de Christ.

Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui- même, qu'il se charge chaque jour de sa croix et qu'il me suive. 9:24 Car quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la sauvera.
Que ces mots sont difficiles et décapants !... Se renier... c'est quelque chose de très difficile à entendre aujourd'hui où l'on valorise plutôt la personne, le développement personnel, la réussite sociale, professionnelle... L'insatisfaction permanente de ce genre de recherche (on n'en n'a jamais fini) montre bien que l'on s'y égare au lieu se s'y trouver.

Se renier, c'est renoncer à l'importance que l'on a à ses propres yeux, c'est abandonner la confiance que l'on a en sa propre existence ; c'est refuser de se glorifier soi-même, renoncer à trouver un appui dans des identités mondaines, c'est renoncer à compter sur ce que l'on est, sur ce que l'on sait, sur la place que l'on occupe. C'est laisser tomber son auto-affirmation devant Dieu.

Le corollaire, "prendre sa croix", pourrait signifier avancer dans la vie avec sa propre faiblesse, ses manques, ses failles, ses fragilités en renonçant à présenter une belle image de soi ; avancer avec la conscience d'être soi-même comme une idole renversée.

Et Jésus propose là un drôle de jeu, le jeu du "qui perd gagne" : Vouloir sauver son identité, en se construisant soi-même devant les autres, c'est quelque chose qui est voué à l'échec, et l'on perd justement ce que l'on voulait sauver. Au contraire, en perdant l'image narcissique que l'on avait de soi et en se débarrassant du désir de nous suffire à nous-mêmes, on sauve son existence et son identité. Car cette dernière ne repose pas en soi, mais elle repose en Christ.
Il ne s'agit pas d'un sacrifice salvateur, car ce serait encore une autre manière de vouloir sauver sa vie par soi-même. L'âme (la vie, l'identité fondamentale, quelle que soit la façon de nommer) est un don que chacun-e reçoit en vivant de la confiance à laquelle nous appelle la Bonne nouvelle de Dieu par la voie/voix de son Christ.

Les hommes vont à Dieu dans leur misère
et demandent du secours, du bonheur et du pain ;
demandent d'être sauvés de la maladie, de la faute et de la mort.
Tous font cela, tous, chrétiens et païens
Des hommes vont à Dieu dans sa misère,
le trouvent pauvre, méprisé, sans asile et sans pain,
le voient abîmé sous le péché, la faiblesse et la mort.
Les chrétiens sont avec Dieu dans sa passion.
Dieu va vers tous les hommes dans leur misère ;
Dieu rassasie leur corps et leur âme de son Pain.
Pour les chrétiens et les païens, Dieu souffre la mort de la croix,
et son pardon est pour tous, chrétiens et païens.
Dietrich Bonhoeffer
Claudine Wendenbaum Prédications Prédications 2013
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